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Coup de coeur

Publié le 9/3/2008

Lettre aux amis désespérés

Jean Lacaille - Blue Sea - J’ai rencontré un ami la semaine dernière qui filait un mauvais coton. J’ai retrouvé cette lettre dans mes archives. Je la refile à ceux et celles qui ne vont pas bien dans le moment. Un petit signe à la vie.

Je sais ! Il ne fait pas beau aujourd’hui. Le temps est maussade. Il pleut, il neige, il vente dans ta tête qui ressemble à une planète qui se réchauffe de plus en plus. La banquise est loin, très loin, victime d’érosion, comme toi qui a perdu ses illusions. Tu fonds à vue d’oeil.

La fenêtre givrée te donne envie de gerber. On ne retourne pas tes appels. On ne t’as pas compris. C’est du moins ce que tu crois. Et tu n’appelles plus personne. Tu songes à écrire une lettre, ta dernière. Le printemps est gris, les marguerites prennent un temps fou à fleurir. Les perséides d’août ne t’éblouissent plus. Le télescope est dans le fond de ta garde-robe, l’objectif bouchonné. Je sais, il fait noir.

Tu regardes les feuilles d’octobre qui tombent lentement. Tu écris une autre phrase à ta lettre. Tu crains l’hiver comme la peste.. Tu n’as pas besoin du froid pour frissonner. Je sais, tu en as assez. Tu te dis que le temps est venu d’en finir. Tu écris une autre phrase: “je donne mes livres à mon petit neveu Adam et mes disques à ma petite nièce Ève. Vous prendrez le reste.”

Je sais ! Tu ne trouves plus les mots. Tu es perdu. Personne n’écoute. Tu n’es pas sorti de chez toi depuis deux semaines et personne ne te réclame. Tu écris une autre phrase: “j’en ai assez de la vie. Ne m’en veuillez pas !” Puis tu arrêtes d’écrire. Tu sens venir la conclusion, tu ne trouves plus les mots. Je sais ! Le désespoir rend aveugle et malentendant.

Tu t’assoupis sur le lit, les yeux rivés au plafond. Les visages défilent dans ta tête. Tu te souviens d’avoir été heureux, mais tu ne l’est plus. Je sais ! On aime se souvenir d’un ruisseau limpide et on oublie les marées boueuses. Je sais ! Quand on veut en finir, on ne voit que ce que l’on veut voir. On ne distingue pas, on ne fait que regarder, la tête flouée d’idées noires, le coeur désespéré, usé jusqu’à la corde. Je sais !

Tu te relèves, tu reviens à la table et tu écris la dernière ligne de ta dernière lettre: “je n’aurais jamais cru devoir en arriver là un jour.” Tu déposes ta lettre en équerre, appuyée sur le chandelier au centre de la table de cuisine. Tu allumes une chandelle, tu regardes la flamme dessiner toutes sortes de formes difformes qui valsent au-dessus de ta tête. Tu te sens las, fatigué. La fin approche. Tu vas au salon, où, prés du fauteuil, tu retrouves l’arme qui te fera éclater la tête. Je sais ! Tu as tout prévu, un seul coup au bon endroit suffira. Une fraction de seconde. Je sais ! C’est long ! Une éternité !

Tu appuies légèrement sur la gachette. Tu hésites. ARRÊTE ! Ne fais pas ça ! Regarde autour de toi. Il fait très beau soudainement. Il ne pleut plus, il ne neige plus, il ne vente plus. Tu peux contrôler le réchauffement de la planète.. Les ours polaires pourraient retrouver leurs banquises et sauver leur espèce, pour peu que tu veuilles bien les aider. Il faut stopper l’érosion. Il faut donner la chance à tes illusions. Tu ne risques pas de fondre si tu ne le veux pas réellement.

La fenêtre ne givre plus. Le téléphone sonne. Tu te surprends à répondre. On ne t’as pas oublié. Le printemps est bleu, les marguerites, d’un blanc immaculé, recouvrent ton gazon. Ton télescope est prêt pour ne rien rater des perséides d’août. Les feuilles d’octobre tombent lentement. Tu t’es aperçu qu’il ne ventait plus dehors. Le temps pourra faire froid. Tes skis sont astiqués et tu es prêt à dévaler les pentes que tu connais par coeur. Je le sais parce que je skiais avec toi, tu t’en souviens maintenant. De toute façon, tu connais mon numéro. Le vie n’est souvent pas plus loin que le bout de ses doigts.

Tu te surprends à choisir un livre dans ta bibliothèque. Ève devra attendre. Tu déposes un disque dans ton lecteur. Tu te surprends à chanter: “le vent dans tes cheveux blonds, le soleil à l’horizon, quelques mots d’une chanson, que c’est beau, c’est beau la vie.”

Tu enlèves les balles du magasin de ton arme à feu. Tu retourneras à la chasse cet automne. Je sais, tu as toujours aimé la chasse. On sonne à la porte. C’est Martine: “la rouge fleur éclatée, d’un néon qui fait trembler, nos deux ombres étonnées … que c’est beau, c’est beau la vie !”

“Je n’avais pas entendu ça depuis longtemps, c’est du Boris Vian ?” “Oui ! C’est du Boris Vian. Et c’est bon ..”

Je sais ! Tu vas passer la nuit à aimer, brûlé par une flamme d’amour que tu croyais éteinte à tout jamais.

Tu peux m’écrire si tu veux. Tu as mon adresse de toute façon. Au cas où tu l’aurais égarée, la revoici :

Jean Bontemps
7, rue de l’Espoir
Ville Bonheur, Qc.
XXX XXX
Courriel: jeanbontemps@heureuxcommeunpape. com.

 
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